Anticiper les futurs métiers de la transition écologique dans son entreprise

par | 22 Mar 2021

La reconstruction écologique de notre pays va impliquer tous les acteurs, à tous les niveaux. La décarbonation d’une économie touche tant à l’intimité de nos business modèles – les énergies fossiles s’étant immiscées directement ou indirectement presque partout – que l’ensemble des entreprises auront des ajustements à faire.


Par Pierre Gilbert.


Ces ajustements concernent d’une part l’organisation, les changements d’habitudes, les changements de fournisseurs et de produits… mais pas seulement. Les entreprises vont devoir anticiper des changements en termes de nature de postes. Des métiers nouveaux vont apparaître, tandis que certains vont s’avérer obsolètes. 

Savoir anticiper ces nouveaux métiers, qui peuvent même donner naissance à de nouvelles branches en interne, est fondamental à plus d’un titre. Premièrement, cela permet d’amorcer un processus de réflexion globale sur le bizness modèle, en partant d’un angle RH. Il est ainsi possible d’identifier les besoins de formation professionnelle en interne pour faire évoluer en priorité les postes en voie d’obsolescence. 

Il s’agit là de suivre une règle d’or de la transition écologique, valable à tous les niveaux : ce sont les acteurs qui posent « problème » en termes de carbone aujourd’hui qui doivent être reconvertis en priorité vers les postes « solutions », autrement, c’est le blocage social. Dans la vie comme dans l’entreprise, chaque « problème » doit spontanément donner lieu à une réflexion visant à en faire une opportunité.  

Développer les savoir-faire de demain avant les autres donne un avantage comparatif décisif, car c’est toujours le début qui est compliqué sur un métier nouveau : il faut engranger de l’expérience. Ainsi, les entreprises qui font cela en avance se retrouveront bien prêtes et capable d’accélérer rapidement lorsque le législateur imposera de véritables contraintes environnementales, seule option pour respecter nos engagements climatiques.

Une fois que l’on a dit ça, on peut s’attaquer au cœur de la problématique : comment identifier les métiers de demain en interne ? Évidemment, il est compliqué de standardiser la chose, compte tenu de la diversité des activités de nos entreprises. En revanche, il existe une logique d’approche qui peut servir à tout le monde. Nous la développons chez ÉGRÉGORE, dans le cadre de nos accompagnements, selon une méthode propre héritée notamment de l’art de la prospective militaire et de notre veille constante sur les différentes réalités de la transition écologique. En voici une brève explication :     

  • Tout d’abord, il faut dissocier l’impact environnemental du « cœur d’activité » de celui du fonctionnement de l’entreprise. Une usine d’électroménager peut être très économe dans son fonctionnement, mais elle fabrique des objets en masse dont l’empreinte carbone est élevée (plastique, électronique…). Une compagnie d’assurance peut avoir un siège bien isolé et adapté à la venue en vélo des salariés (fonctionnement), mais investir dans des produits financiers à fort impact carbone (cœur d’activité).   
  • Une fois que l’on a bien séparé les deux, on peut y appliquer une dissection méthodique en suivant une autre règle d’or de la transition : le triptyque sobriété/efficacité/substitution. Pour rappel, la sobriété correspond à l’élimination des usages superflus (les appareils allumés pour rien, les déplacements inutiles, etc.). L’efficacité consiste à utiliser moins de matière ou d’énergie pour un même usage (un déplacement dans une voiture moins consommatrice, chauffer un lieu bien isolé, etc.). La substitution consiste à remplacer l’énergie et la matière dont on a toujours besoin par du bas carbone. 

On obtient ainsi un premier tableau suivant, dans lequel on peut identifier plus facilement les nouveaux besoins métiers : 

Ensuite, il convient d’identifier ce qui peut être internalisé et ce qui appelle plutôt une intervention externe. Dans l’internalisation, repenser le rapport à la R&D est fondamental. Nos entreprises sont pour beaucoup figées par le court-termisme des investisseurs. Les collaborateurs n’y trouvent plus beaucoup de sens, ils deviennent de simples exécutants. La R&D fait partie des éléments de projection vers le futur, donc de création de sens, surtout si elle sait maintenir un lien avec le reste de l’entreprise. L’innovation est d’autant plus efficace qu’elle est proche de l’activité. Avec l’externalisation de la R&D (le modèle startup nation), nous perdons la capacité « d’innovation de bon sens » proche des réalités, pourtant essentielle dans un contexte de transition écologique. En effet, lorsque tout est à réinventer et qu’il faut donc s’adapter rapidement si tout ne se passe pas comme prévu, mieux vaut avoir des ressorts en interne. Il en ressort un besoin concret, en termes de postes, sur le redéploiement d’une capacité d’innovation en interne, et nos jeunes ingénieurs ne demandent que ça.

Enfin, la neutralité carbone ne se fera certainement pas en faisant la somme de tous les petits efforts isolés des entreprises. Il convient d’imiter la nature, encore une fois, et de retisser des liens entre acteurs complémentaires de manière à créer un écosystème résilient et qui tend vers l’autosuffisance. C’est l’exemple d’une forêt en bonne santé : les arbres sont d’espèces différentes, chacun à ces spécificités dans la manière de capter des ressources du sol (ils ont des racines de taille différente qui vont exploiter des couches différentes du sol, mais ils sont tous liés par du mycélium, un réseau de champignons-filaments qui assurent un lien, permet un échange d’eau et de nutriments spécifiques et apporte ses propres compléments minéraux (les champignons peuvent attaquer la pierre pour en extraire des minéraux qu’ils échangent contre des sucres fabriqués par la plante). Tous les flux sont ainsi circularisés grâce à la biodiversité.

Inscrire l’entreprise dans la biodiversité économique est en soi une source d’emploi. L’économie circulaire nécessite qu’en interne, on dispose d’émissaires (comme on dit dans l’Armée), d’agents de liaison entre l’entreprise et son environnement. Ainsi, il faut des heures consacrées à l’établissement de partenariats avec des fournisseurs de matière première, des potentiels débouchés pour les déchets que l’on produit, etc. Il faut aussi faire de son entreprise une partie prenante de son territoire, en renforçant son ancrage institutionnel par exemple. C’est ainsi qu’on identifie parfois de nouveaux besoins, de nouveaux clients, et de nouveaux fournisseurs. Des fournisseurs qui peuvent dépasser le cœur business et être très utiles à la partie fonctionnement de l’entreprise, comme par exemple des producteurs agricoles pour la restauration.          

En somme, identifier les futurs besoins métiers dans son entreprise passe par une démarche similaire, que ce soit en fonction du cœur de business ou du fonctionnement au quotidien du collectif humain. Cette démarche est basée sur le triptyque sobriété/efficacité/substitution, mais aussi sur un rapport accru au monde extérieur, visant à mieux inscrire l’entreprise dans la circularité. Avoir de bon conseil prospective et un bon accompagnement peut dynamiser cette démarche. Il faut néanmoins que la direction de l’entreprise soit consciente de la nécessité d’avoir un coup d’avance sur le présent, et le courage d’investir aujourd’hui pour être leader de la décarbonation demain.   

Découvrez également :

L’art de la prospective climatique

L’art de la prospective climatique

En matière de prospective, celle qui concerne les risques climatiques est en plein essor. Du moins, en théorie. En effet, si tout le monde est d’accord sur le fait que les entreprises et les institutions devraient se doter d’une vision, d’une capacité à anticiper les...

Pour une hygiène numérique

Pour une hygiène numérique

Je vois beaucoup de personnes se plaindre en entreprise, en particulier dans les grands groupes, de devoir traiter 100, voire 200 mails par jour. Certaines start up ont pris le contre-pied de cette pratique et se vantent de ne plus utiliser les mails. Tout s’échange...

2021 : être et durer

2021 : être et durer

La vie est faite de moments favorables ou tout nous réussit, et d’autres moins favorables ou la chance semble ne plus être de notre côté. Par Charles de Geofroy. Il arrive que ces moments favorables soient les fruits d’un travail de fond que nous avons pu mener dans...

De l’audace pour décider

De l’audace pour décider

Beaucoup d’entreprises ne décollent pas comme elles pourraient le faire car les décisions ne sont ni clairement ni rapidement prises. Des comités, toujours des comités, pour des décisions qui pouvaient être prises beaucoup plus rapidement. Perte de temps, perte...

Les 5 piliers du décideurs Égrégore

Dans un monde de plus en plus complexe et incertain, les décideurs sont soumis à rude épreuve. Découvrez notre offre ici >>

Pin It on Pinterest

Share This